Lyhanna révélateur d’une déliquescence de la gouvernance du pays
Au-delà du meurtre d’une fillette de 11 ans les médias et les « réseaux sociaux », par leur avidité de sensationnalisme, ont transformé ce fait particulier en une affaire de société créant un fait social. Alors que l’affaire Lyhanna devrait être réfléchie dans le cadre du principe de complexité, les gouvernants (au sens large les politiciens) du pays répondent de façon univoque : par la sanction.
Les médias se mouvant essentiellement dans le sensationnalisme, pouvait-on obtenir autre chose que les poncifs habituels d’un bullshit journalistique renforcés par une absence de pensée sociétale globale chez les gouvernants du pays ? Tous les jours, toutes les heures, tous les quarts d’heure les médias amènent devant leur public des éléments disparates sans les relier à leur contexte d’émergence et de développement, et sans les relier entre eux. Il faut faire du scoop et être le premier sur le devant de la scène. Combien de fois n’a-t-on entendu ce discours à propos d’une audition qu’on est le premier à s’être procuré (sans d’ailleurs rappeler que la divulgation d’un élément d’un dossier d’enquête constitue un délit) ? Alors le public est enseveli sous une logorrhée de faits sans qu’une hiérarchisation de leur importance soit élaborée ; on débite du fait comme on parle pour parler : pour exister. À cela s’ajoute le discours souvent sans fondement ni réflexion qui circule sur les réseaux sociaux manifestant, pour le moins mauvais, de la connerie[1], parfois l’expression d’un besoin de paraître et d’exister à travers un discours qui flatte les instincts vengeurs des gens, et, pour le pire, un discours de haine. Dans un élan de populisme, surtout dans une année préélectorale, les politiciens n’échappent pas à ce fonctionnement médiatique à la limite du populisme et certainement démagogique : il faut être là et montrer qu’on s’intéresse au sujet donc aux gens. Darmanin a été l’archétype, un quasi-idéal-type, de ce système politicien où peu importe ce que l’on fait pourvu qu’on montre qu’on agit, si possible dans le sens, supposé, de ce que veulent les citoyens. Là, il fallait répondre à la vindicte populaire qui réclamait (comme toujours) des « têtes », des victimes expiatoires. Darmanin dont on sait la sensibilité à la chose sociale et l’intelligence philosophique, s’est jeté sur des magistrats dont il est le responsable hiérarchique et des gendarmes pour lesquels il n’a eu aucun mal à convaincre son collègue ministre de l’Intérieur qu’il fallait sanctionner vite et fort pour donner l’image de gouvernants à l’écoute des malheurs, des souffrances et des demandes du peuple. Voilà des gouvernants qui se dédouanent de leur responsabilité en créant des boucs émissaires ; ça choque au moment où Marc Bloch rentre au Panthéon, lui qui écrivit[2] : « un chef est responsable de tout ce qui se fait sous ses ordres », « il lui appartient de prendre à son compte, dans le mal comme dans le bien, les résultats », il exprimait une éthique du commandement qui avait fait défaut aux généraux rassemblés derrière le Maréchal Pétain et qui tentèrent de faire endosser la défaite aux hommes politiques de la Troisième République. On pouvait s’attendre (sans trop y croire) à ce que Darmanin et Nuñez prissent leur responsabilité[3] et démissionnent pour avoir faillis dans leur mission d’organisation des institutions judiciaires et policière, mais n’ont pas montré de dimension éthique dans leur comportement en se dédouanant de leur responsabilité de gouvernant sur des lampistes. Ils sont rejoints dans cette attitude d’où l’éthique est absente par le président de la République et par le Premier ministre qui n’exigent pas la démission des deux ministres « responsables ». Ils n’ont, ni les uns ni les autres, mis en œuvre une quelconque éthique de la responsabilité, ni après ni avant le drame. Une éthique de la responsabilité entraîne à réfléchir aux objectifs et aux moyens pour les atteindre : « L'éthique de la responsabilité se caractérise par l'attention aux moyens dans une double perspective : en ce qui concerne leur efficacité pratique, opératoire (car c'est bien la fin qui justifie les moyens) d'une part, en ce qui concerne les conséquences, d'autre part[4]. »
Quels moyens pour quelles fins ?
Il apparaît clairement que pour les gouvernants d’aujourd’hui, la seule fin possible c’est de calmer la vindicte populaire, faire plaisir aux électeurs, alors on jette dans l’arène médiatique un bouc émissaire en pâture au peuple pour calmer sa colère et se dédouaner de toute responsabilité. Allez, citoyens dépourvus de toute réflexion, repaissez-vous de ces carcasses de mauvais fonctionnaires ! Donc l’expiation des supposés coupables est la seule solution. Décision absurde, dépourvue de tout esprit de justice, c’est de la préhistoire sociale, sanguinaire et vengeresse, comme savent en faire nos gouvernants ; et après que se passera-t-il ?
Les politiciens de tout bord ont emboîté le pas des gouvernants : il faut punir ces fonctionnaires incompétents et fautifs avant même que le rapport d’enquête complet soit publié, on se contentera d’une note préliminaire qui ne nomme aucun « coupable ».
Certes, il semble qu’il y ait eu des dysfonctionnements dans « la machine », faut-il pour autant déposer sur l’autel du sacrifice la tête de trois fonctionnaires sans même savoir qu’elle est réellement leur faute, si faute il y a. Non, bien sûr, et une fois encore il faut insister sur le fait que cette manœuvre est purement dilatoire pour permettre aux gouvernants (et autres politiciens) de se mettre à l’abri de la vindicte populaire (c’est habituel et c’est renforcé en période pré-électorale). Analyse-t-on la complexité de l’affaire ; non, on tape, on frappe, on sanctionne, à l’aveugle ? D’ailleurs pour confirmer cela nous relèverons qu’aucun nom de « coupable » n’a été évoqué par les ministres ni d’ailleurs les faits reprochés.
Pour autant, si cette pratique du bouc émissaire protège les gouvernants, elle ne le fait que de façon provisoire ; il faut donner des gages aux citoyens : « on met tout en œuvre pour qu’un tel crime ne se reproduise pas ». On ne réfléchit pas la complexité du fait, d’ailleurs ne considère-t-on pas chez les politiciens à l’intelligence restreinte qu’il n’y a là qu’un système binaire (en simplifiant à l’extrême) : il y a un point A et point B reliés par une relation unique, donc s’il y a un effet et s’il y a une cause unique. Point A : il y a un crime relevant de la pédocriminalité, point B qui figure la SANCTION car le crime qui doit être puni[5] ; on navigue donc dans un système d’une relation linéaire qui ne croise jamais l’environnement de la situation, pas plus qu’elle ne peut être connectée à d’autres relations extérieures à l’immédiateté du crime présent. Comment avec leur étroitesse d’esprit les politiciens (et les journalistes) pourraient-ils accepter de comprendre la sociologie relationnelle[6], à propos de laquelle les spécialistes excuseront la façon extrêmement schématique à laquelle j’ai recours pour en parler ? Alors, comment le concept de complexité pourrait-il entrer dans leur sphère étroite de « réflexion ». Quand du point A on passe au point B sans chercher à comprendre pourquoi A peut exister, on se contente de B et seule la sanction pénale peut être une réponse. Donc, ils y sont tous allés de leur litanie habituelle : augmenter la peine d’emprisonnement, rendre imprescriptible ce type de crime, rendre la perpétuité incompressible (Jordan Bardella), rouvrir le débat dur la peine de mort (Nicolas Dupont Aignan), « castrer chimiquement les pédocriminels » Bruno Retaiileau ( sauf qu’après le crime c’est trop tard), aligner le traitement de la pédocriminalité sur celui du terrorisme (Gabriel Attal), heureusement Édouard Philippe[7], répondant notamment aux propos de G. Attal, semble relever le lot en déclarant « ce parallèle traduit une forme d’incompréhension de ce qu’est la pédocriminalité ». Effectivement, s’ils ne comprennent rien parce qu’ils ne voient pas la complexité qui oblige, entre autres, à prendre en compte ce qui est antérieur ou en amont de A : la pédophilie est une maladie mentale complexe qui n’entraîne pas toujours de passage à l’acte ; le passage à l’acte qui répond sans doute à une pulsion est encore plus complexe et met en jeu de multiples facteurs... qu’est-ce qui fait que la société ne soit pas en mesure de prévenir ces « accidents », voire qu’est-ce qui pourrait faire qu’elle les génère… et n’y en a-t-il pas plus que jadis (sachant qu’on ne sait pas bien la temporalité qui encadre « jadis »). La répression si elle est nécessaire dans une société n’est qu’une mesure provisoire qui vise à écarter[8] le pédocriminel de la société mais qui d’une part ne prémunit pas de la récidive (même avec la mesure préconisée par Retailleau)[9] et d’autre part ne permet pas la prévention voire entraîne, une fois la sanction fixée, une sorte de cécité sur le fond du problème et empêche d’y réfléchir. Le peuple est satisfait, ça calme son appétit de vengeance, et les gouvernants se repaissent de la satisfaction d’avoir agi ; depuis le temps qu’on met des gens en prison on voit bien que la sanction pour nécessaire qu’elle soit, est plus qu’insuffisante et qu’elle ne « fait peur » à personne, si c’était le cas il n’y aurait pas tant de politiciens condamnés par la justice…
L’affaire Lyhanna peut être regardée à travers le filtre du concept[10]-[11] de « fait social total » élaboré par le sociologue Marcel Mauss : « Les faits que nous avons étudiés sont tous, qu’on nous permette l’expression, des faits sociaux totaux ou, si l’on veut — mais nous aimons moins le mot —, généraux : c’est-à-dire qu’ils mettent en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions (potlatch, clans affrontés, tribus se visitant, etc.) et dans d’autres cas seulement un très grand nombre d’institutions, en particulier lorsque ces échanges et ces contrats concernent plutôt des individus. » Par extension, un fait social total rend à l’esprit toute situation sociale complexe et multidimensionnelle (politique, économique, culturelle, sociologique, artistique, technologiques) qui influence profondément les individus et façonnent leur existence ; classiquement on cite à titre d'exemple : la religion, les institutions politiques, le système judiciaire…
Si on se place au niveau de la gouvernance d’un pays (ce qui devrait être les cas de nos gouvernants et de nos politiciens) la question est : quels sont les éléments qui composent cette situation et qui génèrent la relation A]B. Nous voyons alors que nous sommes dans un système complexe puisque le crime dont il est question ici ne peut se réduire à un principe unique (qui se limiterait à la sanction), qu’il met en jeu des interrelations, des rétroactions et des déterminations multiples. Le crime (l’assassinat de Lyhanna) et ses différentes « composantes » sont organisés, c'est-à-dire reliées de façon intrinsèque. On peut, dès ce moment, parler d’une organisation qui fait apparaître des qualités nouvelles (trait de caractère, manière d’être donc d’agir), qui n’existaient pas dans les parties isolées ; c'est ce qu’en sociologie qu'on appelle une émergence organisationnelle. Ce concept d'émergence est fondamental parce qu’il permet de relier et de comprendre les parties au tout et le tout aux parties, donc de faire émerger les interrelations qui ont agi sur la relation A]B voire qui ont engendré la relation A]B. L’émergence organisationnelle[12] produit une situation irréductible qui figure une qualité (sociale, groupale) nouvelle intrinsèque au système qui ne vient pas des éléments antérieurs. À partir de là nous pouvons concevoir l’importance du concept de complexité à propos duquel son promoteur, Edgar Morin, disait : « Que seul un paradigme de la complexité peut enfin concourir à modifier la pensée contemporaine, mutilée dans des paradigmes simplificateurs qui occultent la complexité du monde et de la connaissance humaine[13]. »
Tant que les gouvernants et les politiciens ne réfléchiront pas à partir de la complexité des situations, des faits (sociaux au sens de Durkheim ou sociaux total au sens de Mauss) les sociétés ne changeront pas. Les innovations techniques ne constituent pas une évolution de la société, moins encore de l’humanité, elles ne sont que des adaptations provisoires à un besoin humain et/ou social réel ou créé. Ainsi, dans le cas des violences aucune sanction aussi sophistiquée soit-elle ne résoudra le problème, pas plus d’ailleurs que l’éducation si on continue à la dispenser à partir des paradigmes actuels.
Ainsi, l'affaire Lyhanna révèle moins la faillite de quelques individus que celle d'un mode de gouvernance incapable de penser la complexité. En privilégiant l'émotion, la sanction immédiate et la désignation de boucs émissaires, les responsables politiques ignorent la loi globale qui régit tout système social : les effets ne peuvent être compris qu'à partir de l'ensemble des interactions qui les produisent. Tant que l'action publique continuera à traiter les symptômes plutôt que les organisations dont ils émergent, chaque drame appellera les mêmes réponses simplistes et reproduira les mêmes impasses. Gouverner, ce n'est pas punir plus vite ; c'est comprendre les lois globales qui structurent la société afin d'agir sur les causes plutôt que sur leurs seules conséquences.
Jean-Jacques LATOUILLE
Poitiers le 9 juillet 2026
[1] « La connerie consiste à émettre un jugement dans l’ignorance volontaire du contenu de ce qui est jugé, ce qui rend toute compréhension impossible. », L’Encyclopédie de Diderot, cité par Martine Groult : la connerie vue par les Lumières, dans Histoire universelle de la connerie, Sciences Humaines.
[2] Marc Bloch, L’étrange défaite, Gallimard, Folio Histoire, édition de 1990
[3] Responsabilité, mot vertueux adoré par les politiciens dont le sens s’est perdu au fil des débats.
[4] Hottois, G. (1996). Éthique de la responsabilité et éthique de la conviction. Laval théologique et philosophique, 52(2), 489–498. https://doi.org/10.7202/401006ar
[5] Ce qui est une condition nécessaire mais loin d’être suffisante.
[6] Donati, P. (2017). Quelle sociologie relationnelle ? Une perspective non-relationniste. Nouvelles perspectives en sciences sociales, 13(1), 325–371. https://doi.org/10.7202/1044020ar
[7] Liste extraite d’un article du Canard Enchaîné du 17 juin 2026.
[8] On pourra relire la thèse de Michel Foucault pour qui la prison sert à gérer et isoler la délinquance. En regroupant les criminels dans un milieu fermé et surveillé, le pouvoir central rend la criminalité visible (et donc utile pour justifier le contrôle policier) et s'assure que la délinquance reste sous contrôle plutôt qu'elle ne se transforme en révolte politique. Cependant il constate que la prison et plus globalement la plupart des sanctions sont inefficcaces.
[9] Cécile Prieur, Pour les psychiatres, la castration chimique n'est pas la panacée, Le Monde, 28 septembre 2005.
Samuel Aroudj, Alexandre Baratta et all, Paraphilie, castration chimique et neuropathie optique : à propos d’un cas clinique, Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, October 2012, pp 579-582, Volume 170, Issue 8
[10] J’assume cet usage qui peut être critiqué, bien sûr, car sans doute s’inscrit-il dans une extrapolation du concept.
[11] Wendling, T. (2010). Us et abus de la notion de fait social total. Turbulences critiques. Revue du MAUSS, 36(2), 87-99. https://doi.org/10.3917/rdm.036.0087.
[12] Schieb-Bienfait, N., Emin, S. et Pailler, D. (2021). L’émergence comme pratique organisationnelle Le cas des collectifs créatifs élargis. Revue française de gestion, 296(3), 107-135. https://doi.org/10.3166/rfg.2021.00515.
Valérie François, Les trajectoires d’émergence des nouvelles organisations, revue internationale des P.M.E, Volume 25, numéro 3-4, 2012, p. 229–255 https://doi.org/10.7202/1018422ar
[13] Louisa Yousfi, La complexité selon Edgar Morin résumée en six mots, in Edgar Morin, un Diderot contemporain, Sciences Humaines, 09 juillet 2024