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Publié par Jean-Jacques LATOUILLE

Il y a quelques semaines, dans un temps proche de la date limite pour le dépôt des candidatures pour l’élection présidentielle de 2022, les Françaises et les Français ont craint qu’on ne leur volât l’élection. En même temps que nous vivons une édulcoration du débat démocratique et un affaiblissement du sens et de la raison de l’élection présidentielle dans une démocratie, nous découvrons que les élus locaux ont entre leurs mains le pouvoir de choisir les candidats à l’élection avant que les citoyens ne puissent exercer leur choix. Il ne reste alors aux électeurs qu’un choix limité entre des candidats sélectionnés par les élus. Si bien que nous pouvons nous poser la question : les élus achèvent-ils la démocratie ?

 

Comment envisager dans une démocratie représentative que des citoyens ne pourraient pas être totalement électeurs faute de candidats spontanés et libres en nombre suffisant pour qu’un véritable choix puisse s’opérer sur une variété de projets politiques ? Pourtant c’est ce qui se dessinait il y a quelques semaines où quatre des principaux leaders politiques risquaient de ne pas pouvoir se présenter devant les électeurs faute d’avoir reçu les 500 parrainages rendus obligatoires par la loi. Comment penser que Madame Le Pen qui fut l’adversaire d’Emmanuel Macron au deuxième tour de l’élection de 2017, que Monsieur Mélenchon qui obtint 19 % des suffrages au premier tour en 2017, que Madame Taubira qui fut ministre, que Monsieur Zemmour qui réunit entre 11 % et 14 % d’intentions de vote dans les sondages, auraient pu être rejetés hors de l’arène de l’élection ? En outre certains d’entre eux représentent des formations politiques qui ont des députés et des sénateurs présents au Parlement. C’est dire qu’au-delà de ces personnes il y a des citoyens qui se reconnaissent en elles et dans les mouvements politiques qu’elles dirigent.

 

Peut-on du seul fait de l’absence ou du refus de quelques signatures balayer d’un revers de main une partie importante des citoyens à un moment où selon l’enquête annuelle (« Fractures françaises ») d’Ipsos-Sopra Steria réalisée pour Le Monde publiée le 7 septembre 2021, 69 % de personnes interrogées déclarent que « le système démocratique fonctionne mal, j’ai l’impression que mes idées ne sont pas bien représentées » et que de surcroît les élections depuis 2017 ont enregistré des taux records d’abstention ?

 

Ce refus massif de parrainages exprime un profond mépris pour les électeurs qui pourraient alors être répartis en deux catégories : les bons et les mauvais, les propres et les malpropres, ceux qui méritent d’être électeurs et ceux qui ne le méritent pas ; ces derniers étant ceux qui choisiraient de soutenir les candidats que j’évoque plus haut. Cette situation, si elle s’était concrétisée, ne serait pas sans rappeler l’image des démocraties antiques où certains qui n’avaient pas droit de participer à la vie politique de la cité étaient considérés comme n’étant pas des « Hommes », elle rappellerait aussi des situations plus récentes où une partie de la population d’un pays avait perdu sa citoyenneté, ou des propos récents menaçant certains Français de n’être pas des citoyens parce qu’ils refusent la vaccination. Nous n’en sommes pas loin lorsqu’une représentante d’un parti politique déclare sur les ondes que tel candidat ne doit pas pouvoir se présenter devant les électeurs parce que selon elle il n’est pas républicain. Voilà que n’importe qui pourrait décider de labéliser « républicain » tel ou tel. Elle au moins a le courage de ses opinions alors que d’autres qui ne signent pas de parrainages le font dans l’anonymat le plus complet. Derrière quoi se cachent-ils pour dénier le droit des citoyens à choisir librement leurs représentants ? Sur quel droit moral repose leur action ?

 

Le système des parrainages est inique. Juridiquement les élus ont le droit de choisir qui peut être candidat à l’élection présidentielle et ce choix impacte fortement celui des électeurs dont certains seront rejetés hors de l’élection ou voteront « par défaut ». On argue que la levée de l’anonymat des parrainages serait la raison génératrice de cette situation ; on ne peut pas écarter, au vu du passé, qu’elle y soit pour quelque chose. Il faut alors se poser la question de la nature du choix de parrainer ou de ne pas parrainer : comment se fait-il que des candidats qui ne dépassent pas 5 % dans les sondages, et parmi eux certains qui se sont déjà présentés à l’élection n’ont jamais recueilli plus de 2 ou 3 % des suffrages, ont si rapidement obtenu les 500 parrainages ? Est-ce parce qu’ils ne font courir aucun risque aux « ténors » ? On peut aussi comprendre que certains élus puissent craindre qu’on leur colle la couleur du candidat qu’ils parraineraient ? Ce serait alors la lâcheté ou l’électoralisme qui seraient le moteur de l’affaire, et si ce n’était pas cela serait-ce un chantage aux subventions ?

 

Peu importent les raisons de ces choix, c’est le système qui est en cause. Un système où, semble-t-il, ceux qui détiennent le pouvoir se protègent et assurent la pérennité de leurs privilèges en empêchant d’autres d’y parvenir. Ainsi, aujourd’hui l’attitude des élus met en péril les fondements de la démocratie en écartant de l’élection certains candidats jugés non conformes à un modèle fantasmé du bon candidat et en interdisant à une partie importante des électeurs d’exprimer librement leur choix. Aujourd’hui les élus sont en train de voler l’élection au détriment du « peuple ». Quel retour en arrière ! C’est sans doute là une révolution, celle qui fait revenir à un point de départ. À moins que le système soit géré par des gens stupides où, comme l’écrit Carlo Cipolla[1], le stupide est « Celui qui entraîne une perte pour un autre […] tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes. »

 

Heureusement, les élus ne sont pas stupides, certains sont courageux. Là où on attendait une réaction gouvernementale, il y eut, seulement, le président de l’association des maires de France et le président d’un parti politique qui ont appelé, en montrant l’exemple, leurs collègues à exercer positivement le droit dont ils sont détenteurs. Ouf ! Nous sommes sortis de la zone de turbulence : il y aura des candidats en lice mais sur un champ de compétition biaisé où le président sortant interdit de facto par son action tout débat notamment critique de son action, et organise un véritable plébiscite.

 

En 2017, l’élection présidentielle gagnée par Emmanuel Macron avait été lourdement entachée par l’Affaire Fillon à propos de laquelle j’écrivais[2] : « Les citoyens se sont retrouvés doublement orphelins. D’une part, orphelin d’un scrutin quasi disparu tellement il était hors normes ; d’autre part orphelin de compréhension car laissés seuls avec leur ressenti face à une absence de véritable explication, comme si on n’avait pas voulu qu’ils puissent véritablement choisir leur président tout en refusant de leur expliquer pour quelle raison on leur opposait cette interdiction, niant et bafouant leur capacité à faire des choix par eux‑mêmes ce qui est un paradoxe avec la pensée néolibérale. Une telle situation a sans nul doute atteint et blessé les citoyens déjà si peu confiants vis-à-vis des politiques et des institutions, mais elle a aussi atteint et blessé la démocratie. »

Je montre dans mon livre comment on peut légitimement s’interroger sur le rôle de l’entourage d’Emmanuel Macron dans la construction et la mise en feuilleton de l’histoire qui fit chuter François Fillon. E. Macron s’auréolait alors de l’étoile du chevalier blanc, purificateur et sauveur de la France, de la démocratie et de la république. Le citoyen n’avait plus qu’un choix limité et faussé : dieu ou le diable.

Ainsi, advint Jupiter gouvernant les dieux et les Hommes. Bien vite vinrent des « affaires », des manifestations, des révoltes qui ternirent son image et entravèrent sa stratégie. Un « grand débat » ne suffit pas à rétablir Jupiter ; Jupiter chancelait. Mais, grâce à quelques facéties et avec l’aide d’une police obéissante, il se maintenait.

 

Arriva, en 2020, une crise sanitaire comme le monde n’en n’avait pas connue depuis un siècle. E. Macron s’entoura de savants pour organiser la lutte contre le virus. Las, ceux-ci occupèrent très vite la vitrine médiatique, en outre ils dénonçaient les insuffisances de la gestion du système sanitaire organisée par Jupiter. Son image était une nouvelle fois gravement ternie, elle risquait d’être à jamais détériorée. Il reprit le gouvernail en devenant le premier épidémiologiste de France, le meilleur des Diafoirus tâtant le pouls du pays et ne le lâchant point jusqu’à obtenir une expression de la soumission citoyenne. Sa bonne étoile semblait de retour.

 

Malgré tout E. Macron ne retrouvait pas l’engouement populaire de 2017, sans doute avait-il trop méprisé le corps médical en le reléguant au second plan alors qu’il était, avec les soignants, la cheville ouvrière de la guérison du pays. Sa bonne étoile n’aurait-elle fait qu’une brève apparition avant de disparaître à nouveau ? Par précaution, je n’ose pas écrire par tactique, Emmanuel Macron se replia derrière la crise sanitaire pour ne pas intervenir dans le débat politique préélectoral, chaque jour non seulement il n’exposait pas le bilan de son quinquennat mais de surcroît laissait planer le doute sur sa candidature. Il déclarait qu’il se devait entier à la gestion de la crise pour sauver le peuple français, comme jadis un célèbre maréchal déclarait : « Je fais don de ma personne à la France ».

 

Voilà qu’une guerre arriva en Europe, terrain de jeu affectionné par E. Macron qui rêve à en devenir l’Empereur. Heureux coup du sort, il préside aux destinées de l’Europe, renouant avec la mythologie il préfère, pour raison de guerre, le sort de la déesse plutôt que celui de la France. Il aurait pu renoncer à présider l’Europe et passer « son tour » sachant qu’il avait à préparer l’élection présidentielle dans son pays. Comme il le déclarait à propos de la « guerre » contre le coronavirus, ne se devait-il pas entièrement aux citoyens français ? Il savait depuis l’automne 2021 que la guerre risquait d’éclater mais il vit là une opportunité pour se remettre au premier plan de la vitrine électorale ; il s’investit dans un dialogue de sourd avec l’agresseur et pilota moult réunions pour rechercher un compromis autour de moyens pour une contre-attaque qui ne devait pas avoir l’air d’être une entrée en guerre. La guerre c’est contre les virus pas contre les pays. Magistrale tactique qui redore l’image d’E. Macron et l’instaure en père sauveur du pays. Et, quand les gens ont peur comme c’est le cas avec la guerre en Ukraine, ils se laissent conduire par leurs émotions plus que par la raison. Donc, ils ne cherchent pas à savoir ce que propose le président candidat pour l’avenir du pays, ils se contentent d’aller vers celui qui semble représenter la sécurité « soit à travers des discours musclés qui utilisent la peur pour rassembler, soit vers ce que l’on connaît déjà. Face à un paranoïaque comme Vladimir Poutine, on ne demande pas à avoir un bâtisseur de lendemains qui chantent, mais un protecteur contre les dangers qui menacent. » déclare Serge Hefez[3]. Ainsi, E. Macron occulte la préparation de l’élection présidentielle jusqu’à jouer du suspens à propos de son inévitable candidature, en outre l’opposition et le débat sont muselés par la guerre qui outre qu’elle occupe les esprits, envahit les médias ne laissant que très peu de place à d’autres sujets.

 

La bonne étoile de Jupiter s’est à nouveau installée et lui garantira une réélection. Comme Philippe Pétain, le maréchal vainqueur de plusieurs batailles qui fut ministre et ambassadeur, il fait don de sa personne à la France qui applaudira comme elle a applaudi Pétain. Après… Ce sera une autre histoire.

 

En attendant faute de vrais débats, en présence d’une opposition muselée par une sorte de bienséance qui fait qu’on n’attaque pas la figure salvatrice et sécurisante d’un homme vu comme providentiel par les gens, l’élection est biaisée. Le citoyen, plus mû en temps de crise par ses émotions que par la raison, est appelé à se prononcer sur l’image d’un personnage peint par le marketing, il ne se prononcera pas sur des idées ni sur un projet de société.

 

La bonne étoile d’Emmanuel Macron qui vit (ou fit) advenir de façon extrêmement opportune la chute de François Fillon, qui rencontra une crise sanitaire et une guerre, joint à un sens assez rare du marketing et de la fanfaronnade, ne risque-t-elle pas de tuer la démocratie ?

 

[1] Cipolla M., Les lois fondamentales de la stupidité humaine, PUF, Paris, 2012.

[2] Latouille J.J., Emmanuel, les Autres et les grenouilles, IggyBook, Paris, 2021.

[3] Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, cité par L’Opinion dans « une campagne sous le coup de l’émotion », 7 mars 2022.

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