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Publié par JJ LATOUILLE

Dans une conception moderne (fin du 19° siècle) il incombe à l’État d’assurer la sécurité des citoyens autant que celle du pays. À ce titre il dispose de ce que l’on appelle la « violence légitime » c’est-à-dire qu’il est le seul à avoir le droit de décider de la guerre et d’organiser les services qui sont chargés d’assurer cette sécurité éventuellement et si nécessaire en usant de la force. Ces principes ne se rattachent pas tant au concept de démocratie qu’à une évolution et une rupture historique de la conception de l’État qui s’est petit à petit centralisé. Schématiquement, sous l’ancien régime la sécurité des habitants était assurée par les autorités locales (seigneur, ville) puis cette charge a rejoint les prérogatives de l’État ; la violence légitime de l’État a d’abord concerné la guerre, puis plus tardivement la sécurité de la propriété puis plus récemment celle des citoyens. Ce fut une question cruciale dans le dernier quart du 19e siècle comme l’indique Laurent Lopez[1] : « Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la seconde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent en nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous » », c’est ce qui aboutira, bien plus tard, en 1907 à la création par Clémenceau de la police judiciaires et des célèbres « Brigades du Tigre ». Pour autant cette conception de la police répondait-elle à la question essentielle posée dès la fin du Second Empire par la République renaissante : que fait-il défendre, un peuple et ses citoyens ou un système et ses libertés ? Encore en 1907, il fallait faire oublier que la République n’avait pas renoncé à une police politique. La réorganisation de la police voulue par Clémenceau voulait faire oublier, ou du moins masquer, cette police politique en promouvant une police judiciaire présentée comme un moyen de préservation sociale : « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit seulement que la police et la force publique doivent être mises en mouvement[2]. » Ce fut alors l’affaire de la bande à Bonnot (1911-1912), une bande de malfaiteurs qui sema la terreur à Paris en n’hésitant pas à faire usage d’armes à feu et à tuer lors de leurs vols, ces malfaiteurs mirent la police en grande difficulté notamment avec le meurtre d’un policier. La question des effectifs de policiers et celle de leurs moyens matériels s’invitèrent dans les journaux et dans les débats politiques, en même temps que surgissait à nouveau le thème de l’immigration (déjà) et des contrôles aux frontières tout en gommant le fait que le policier assassiné l’avait été par un citoyen français. Schématiquement, une fois encore, sans doute est-ce cette évolution de la pensée politique quant à la double notion de sécurité (celle de l’État et celle du citoyen) donc de la police et de ce qu’est la violence légitime de l’État qui permit l’ancrage démocratique des forces de l’ordre car ce ne fut pas toujours le cas.

 

Le policier et le gendarme : des citoyens à part.

 

Laurent Lopez fait état de l’antagonisme, en 1890, entre la population d’un village de l’Aude et la brigade de gendarmerie, il est vrai que les gendarmes étaient peu enclins à rejoindre la République. Il faut aussi noter les manifestations populaires d’hostilité à la loi qui se retournaient contre les forces de l’ordre. Laurent Lopez rapporte cet extrait du Journal des commissaires de police de 1907 : « Nous vivons un temps où il ne fait pas bon d’être gendarme ou agent de police […] ce devoir que l’agent remplit au péril de sa vie, ce devoir auquel nous rendons hommage chaque fois que l’homme est tombé en l’accomplissant, ce devoir à l’exécution duquel est subordonnée la sécurité, l’existence même de toute organisation sociale, comment se fait-il que par un illogisme singulier, nous le considérions comme dégradant, comment se fait-il que nous tenions en haine et en mépris celui qui l’accomplit ? » Dans les mêmes temps, malgré les discours de Clémenceau voulant sceller un pacte démocratique entre l’État, les citoyens et la police, cette dernière (police autant que gendarmerie) considérait ses membres comme des citoyens à part comme l’exprime ce discours d’un officier[3] de gendarmerie : « les gendarmes ne sont ni les inférieurs, ni les égaux, ni les supérieurs des autres citoyens ; ils occupent une place à part dans la nation : ils sont gendarmes. » Si, à la veille de la Première Guerre mondiale, l’ancrage démocratique des forces de police ne fit plus aucun doute ni chez les militaires de la gendarmerie, ni chez les civils de la police comme dans la classe politique. Pour autant il n’est pas certain que les choses fussent tellement claires dans l’esprit du citoyen pour qui policiers et gendarmes demeurent des citoyens « à part » sans doute en raison de ce que la police est l’expression des moyens d’exercice de la violence légitime de l’État dont le citoyen sait qu’elle n’est pas toujours à son avantage. La loi « sécurité globale » contribue bien à montrer aux citoyens qu’un policier est un citoyen à part, un citoyen au-dessus des lois « ordinaires ». En même temps le citoyen sait, entre autres à travers les faits divers, que sans la police il ne dormirait pas sur ses deux oreilles mais quel prix doit-il payer pour cela.

 

Amour, crainte, soumission volontaire.

 

Dans une interview[4] le philosophe Frédéric Rognon rappelle les propos de Bernard Charbonneau qui montrait avec de nombreux exemples historiques, que l’homme a toujours préféré la sécurité et la puissance la liberté. C’est dans cette mise en tension que s’établit la relation entre les citoyens et la police, une relation faite d’ambiguïté et de paradoxe qui n’est jamais ni fluide ni continue et que le moindre incident peut la tendre jusqu’à la rupture. C’est ce que vit la France en cette fin d’année 2020, mais ni plus ni moins que par le passé. En tout cas, dans cette relation il n’est pas question d’amour, les citoyens n’ont jamais aimé la police.

Ils la supportent en tant qu’elle est nécessaire pour garantir leur sécurité et, pour certains, leur permettre l’accession à la puissance puis son exercice. Quand un citoyen déclare qu’il aime la police il ne ment pas, il est simplement dans un biais de confirmation : puisque je dis que la police est nécessaire, alors je ne peux qu’aimer la police. Dans ce cadre, loin d’un quelconque amour, les citoyens sont, vis-à-vis de la police, en position de soumission volontaire et de crainte. On l’accepte, on en tolère, mais on ne l’aime pas comme peuvent le prouver la littérature, le cinéma et les caricatures. Le souvenir d’un des prédécesseurs de l’actuel ministre de l’intérieur, qui fut maire de Lyon, me fait me rappeler Guignol qui n’est vraiment pas un parangon d’amour vis-à-vis de la maréchaussée.

 

La relation entre police et citoyens est un espace en tension qui repose sur une injonction paradoxale chez les citoyens et une absence de réflexion à dimension sociale chez les politiciens. Les citoyens voudraient vivre en sécurité tout en récusant la dimension contraignante et coercitive de la police. Les politiciens ne savent pas entendre et moins encore prendre en compte ce paradoxe et sont à l’origine de la tension entre citoyens et police bien plus que les violences policières. Les citoyens aspirent à vivre en sécurité aussi acceptent-ils comme nécessaire et bienfaisante une police de service, celle qui enregistre les plaintes, qui se déplace quand on l’appelle. Il n’est pas certain qu’ils attendent qu’elle soit exemplaire, toutefois avec la limite constituée par une équation du type bénéfice/risque d’où la brutalité et les arrestations arbitraires sont du côté du risque. Chaque citoyen mesure ce risque à l’aune de ce qu’il est et de ce qu’il peut supporter ; c’est ainsi que les commerçants, comme le président de l’association des commerçants de Bordeaux, face aux manifestations entonne un chant poujadiste et sécuritaire dans lequel il se plaint de l’insuffisance des mesures prises par l’État et de l’action des policiers. A contrario, les jeunes habitants de banlieues, surtout s’ils sont d’origine africaine ou maghrébine, vivent toute intervention policière comme une agression attentatoire à leur liberté.

 

Le rôle de l’État se situe donc dans la gestion de cette tension complexe, diffuse et mouvante. Pour ce faire il dispose de trois outils : le recrutement reposant sur une définition stricte du métier de policier et de sa déontologie, la formation qui reprend les éléments ci‑dessus mais auxquels s’ajoutent des éléments de droit, de sciences sociales et de psychologie comme comment maîtriser ses émotions, et en fin une politique claire de l’usage de la police qui sépare nettement la police judiciaire de celle du maintien de l’ordre. Je ne m’étendrais pas sur ces points, notamment sur la politique de l’usage de la police, je me contenterai de relever que depuis quelques années les services de police au service des citoyens sont de plus en plus mal assurés par la police : on est mal accueilli dans un commissariat ou une gendarmerie dont le nombre a drastiquement diminué, on se voit souvent refuser qu’une plainte soit enregistrée, il est exceptionnel que des policiers se déplacent pour constater un tapage nocturne…

 

Cette situation est la conséquence d’une orientation politique qui a soustrait, chaque année un peu plus, de moyens aux services de police : moins d’effectifs, moins de remplacements de matériel, fermeture de commissariats et de gendarmerie et absence d’entretien pour ceux qui restent, diminution du temps de formation des policiers autant en formation initiale qu’en formation continue. La police n’apparaît plus comme étant au service des citoyens, et de fait elle l’est d’autant moins qu’elle est très accaparée par des contrôles de plus en plus nombreux en raison de l’augmentation de la législation avec sa cohorte d’interdiction. La police n’est plus vécue que comme une force de coercition, elle n’a plus de lien avec la population autre que le carnet de contravention et les interpellations de plus en plus souvent musclées.

 

Le choix politique de la coercition et de la répression.

 

Le rôle des politiciens est d’assurer l’organisation de la société en prenant en compte les besoins des citoyens et leur aspiration au bien-être (je n’ose aller jusqu’au bonheur), c’est un travail d’écoute et de réflexion qui doit croiser les observations avec les analyses des chercheurs. Les politiciens qui par ailleurs disqualifient les chercheurs au prétexte qu’ils excuseraient tout, ont depuis déjà de nombreuses décennies adopté une stratégie marketing dans laquelle leur réponse à une situation ou à un problème ne se fait que par un coup d’éclat médiatisable, que par une réponse opportuniste. L’exemple de l’évacuation du campement d’immigrés au nord de Paris puis de sa résurgence place de la République (le 28 novembre) en sont une parfaite illustration. Face à la demande, légitime, des riverains et plus généralement des citoyens qui veulent pouvoir circuler tranquillement le ministre de l’intérieur fait évacuer ces campements mais sans s’occuper du logement des personnes déplacées ; alors de place en place les mêmes scènes se reproduisent et personne n’est satisfait. Le gouvernement courant après des électeurs plus qu’ayant le désir d’apporter une solution à un problème, s’aliène les tenants de l’ordre qui vit l’inefficacité du travail des policiers, tout comme il recueille la colère des soutiens aux immigrés qui voient dans les interventions policières une atteinte aux droits humains.

 

Là, il faut être prudent sur l’analyse des sondages, dont en premier lieu il faudrait vérifier les questions dans leur intégralité, en les publiant dans leur globalité pour distinguer ce qui relève dans la population du fait qu’elle apprécie que la police vienne « libérer » un espace public de l’amour qu’elle peut porter à cette police ; les mêmes qui peuvent apprécier l’action peuvent ne pas aimer ceux qui l’ont conduite parce qu’ils font montre de violence. Les sondeurs ne prennent en compte ni l’existence de l’espace de tension dans la construction de la relation entre police et citoyens ni l’injonction paradoxale qui soutient le discours du citoyen quant à la police. Ainsi, dire que l’actuel ministre de l’intérieur et avec lui la police bénéficient du soutien d’une large portion des citoyens est une aberration qui frise la malhonnêteté intellectuelle en raison du simplisme mis en œuvre dans le travail de constitution puis d’analyse des sondages. La police est donc aujourd’hui victime de l’incurie, l’impéritie et de l’incohérence des politiciens.

 

Absence de politique ou politique de la répression.

 

Avant le 19e siècle la police n’assurait que la sécurité de l’État, dans la première moitié du 19e siècle elle s’est intéressée à la protection des possédants y compris à travers la police des mœurs, à partir de la deuxième moitié du 19e siècle on a vu apparaître une police au service de la protection de tous les citoyens, une police de service. L’ensemble de la police a alors pris ancrage dans la démocratie et les citoyens, l’aimaient‑ils ou pas, en tout cas ils l’acceptaient comme essentielle et nécessaire à l’organisation et au fonctionnement de la société et consentaient à ce qu’elle soit coercitive tant qu’elle agissait dans le respect des libertés publiques et individuelles. Depuis quelques décennies la police, comme jadis la police politique de la première moitié du 19e siècle, n’est utilisée par les politiciens que comme moyen de répression pour régler des problèmes sociaux comme sociétaux, la conduite du gouvernement pendant les manifestations des Gilets Jaunes en est une illustration tonitruante. Certes les Gilets Jaunes quand ils n’ont pas été emprisonnés, sont rentrés chez eux apeurés et plein de rancœur, mais le problème social n’est pas réglé. Face à sa défaillance l’État par la voix des politiciens en appelle au respect de l’autorité de la police, ce qui n’a jamais existé. Rappelons encore une fois que les citoyens font que tolérer et supporter la police. Il se crée dès lors un nouvel espace de tension : comment reconnaître de l’autorité à quelqu’un que je ne fais que tolérer ?

 

L’autorité ne se décrète pas, ne s’instaure pas. L’autorité est ou n’est pas au regard des actions, donc de la dimension d’exemplarité de celui qui en est porteur. Pour que l’État soit porteur d’autorité il faut qu’il soit exemplaire. Un État est exemplaire quand il reconnaît les citoyens et qu’il exerce un contrôle strict et ferme sur la gestion de la violence légitime. Le citoyen se sent protégé et l’autorité de l’État s’impose et ne se discute pas. Dès lors l’autorité de la police, bras opérationnel de l’État, s’impose et ne se discute pas. Alors que dans d’autres pays, la sécurité et le maintien de l’ordre relèvent d’un contrat entre les citoyens et l’État, en France l’État a toujours considéré que le citoyen n’a pas à être sollicité sur ces sujets et que la mission de la police n’est que de protéger l’État, donc ceux qui le soutiennent, que la priorité sociale est l’obéissance à ses ordres.

 

On comprend qu’avec un chef de l’État narcissique et légèrement mégalomane, dont le programme social se limite à la promotion, donc à la protection de « ceux qui réussissent », la police ne soit sollicitée pour des actions fortes de maintien de l’ordre. Le citoyen n’a pas de place dans le projet gouvernemental : mise à l’écart des syndicats, suppression du jury populaire dans les cours d’assises, suppression des tribunaux d’instance, mise à l’index de tout opposant ou déviant par rapport au discours d’État. En outre, l’État ne dispose plus d’aucune autorité, celle-ci ayant été submergée par les mises en causes judiciaires de très nombreux ministres, des affaires de protection comme l’affaire Benalla ou l’arrêt, la veille de s nomination, de la procédure judiciaire risquant de mettre en cause le premier ministre. Il s’ensuit un état affaibli aux yeux de citoyens qui n’ont que défiance à l’égard des gouvernants et des institutions.

 

Ainsi, dans cet état de défiance, voire de méfiance quand ce n’est pas de rejet, nonobstant les erreurs propres à la police elle-même, les liens entre la police et les citoyens qui tend à se distendre depuis quelques années, est à la limite de se rompre. Et, ce ne sont pas les déclarations stupides du président de la République, à propos de la police, faites aux journalistes de Brut qui vont ramener de la sérénité dans la société.

 

 

[1] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires à la Belle Époque, in coll. : « La République à l’épreuve des peurs », presses universitaires de Rennes.

[2] Clémenceau cité par Laurent Lopez.

[3] Cité par Laurent Lopez.

[4] Frédéric Rognon, nature et liberté, La Décroissance, juillet-août 2020.

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